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Elle aurait pu avoir son rire, ses traits ou son caractère. Mais de sa grand-mère américaine, Caroline a surtout hérité son amour des autres et sa volonté de faire le bien autour d’elle. En 2024, cette psychomotricienne qui aime, comme elle le rappelle, « prendre la personne sans sa globalité : le corps, l’esprit et les émotions », reprend le flambeau d’un engagement bénévole peu courant. « Ma grand-mère était visiteuse de personnes à la prison de la santé à Paris. Elle a commencé à le faire dans les années 70, pendant une trentaine d’années. Progressivement, elle s’est mise à donner des cours d’anglais sur place. Elle y a consacré beaucoup de temps ».
En s’investissant aujourd’hui auprès de l’Association Nationale des Visiteurs de Prison (ANVP), il n’est pas question pour Caroline d’un quelconque hommage, mais plutôt d’une suite logique. « C’est arrivé à un moment de ma vie où j’avais plus de temps, parce que mes enfants étaient plus grands. Cela coïncidait aussi avec mon besoin, à 47 ans, de me tourner un peu vers la société ».
Le jour de sa première visite à une « personne sous main de justice » (une formulation sur laquelle l’association insiste particulièrement aujourd’hui), dans un centre pénitentiaire du Sud-Ouest, Caroline se sent plutôt en confiance. Elle est accompagnée par un membre de l’association et a profité, en amont, d’une formation pour mieux appréhender l’univers carcéral.
Au parloir – le même que celui des avocats -, ce jour-là, Caroline découvre celui dont elle connaissait uniquement le nom et le numéro d’écrou. Tout au long de ses visites, elle gardera son prénom pour elle. « Au début, je n’avais aucune attente. Je savais seulement que j’étais disponible, que je pouvais être là pour quelqu’un. Mais le moment où j’ai rencontré pour la première fois un homme détenu, je m’en souviendrai toujours ».
Naturellement, ce premier contact est balbutiant. « C’est à la fois stressant, à la fois simple. On est à l’affût dans une interaction qu’on sait importante ». Mais Caroline décrit la scène comme un moment de joie. « Il était très heureux de cette rencontre. Il l’avait attendue ». La bénévole évoque un rendez-vous où elle se tient « en position de réception ». Elle a juste prévu quelques mots préalables.
Un rituel qu’elle instaurera par la suite à chaque visite auprès d’autres personnes incarcérées. « Chaque nouvelle rencontre débute de la même manière. J’explique les conditions de temps et d’espace. J’expose en somme les règles du jeu, et nous vérifions que nous sommes raccord sur le sujet. Une fois que le cadre est posé… ça part. Je me tais et j’écoute ».
Si aucune visite ne se ressemble, Caroline constate la plupart du temps un même besoin de parler chez l’ensemble des détenus. « Cet espace est complètement libre : ils ont la possibilité d’y mettre ce qu’ils veulent. Certains ont juste envie de parler des conditions carcérales dans lesquelles ils vivent. D’autres vont avoir une envie insatiable de justifier la raison de leur présence, de prouver à quel point leur incarcération est une erreur. D’autres encore assument complètement leurs actes. Tandis que certains ne me disent jamais pourquoi ils se tiennent face à moi, et me parlent de la pluie et du beau temps ».
La bénévole tient à ajouter : « Ce n’est pas parce que je ne parle jamais de moi, qu’ils ne connaissent aucun élément de ma vie privée, que cela empêche l’échange. Au contraire, on peut parler de choses extrêmement profondes sans parler d’intime, par exemple sur le plan philosophique ou ésotérique. »
Au bout de plusieurs mois d’échanges, la question de la nature du lien qui la relie avec ses « visités » peut se poser. Et s’il serait tentant de lui prêter une casquette de psychologue, la comparaison est, pour elle, bien loin des faits. « Je ne suis pas là pour interpréter les dires [de mes interlocuteurs]. Même si parfois, quand ils sont en mesure de le faire, il arrive qu’on interroge leurs actes et leurs conséquences ».
Pas psy, pas amie, mais toujours cette oreille attentive, boussole immuable que Caroline emporte à chaque rendez-vous. Et si le temps qui passe amène forcément le binôme à se connaître, à mieux appréhender ses réactions mutuelles, elle « veille à garder [s]es distances » précise-t-elle. Un réflexe qu’elle a appris à mettre en place avec l’expérience de sa profession de psychomotricienne. « Je ne fais pas de confusion, je sépare vraiment les choses. En revanche, le ressort inhérent à la distance nécessaire est le même. Il faut savoir ne pas sombrer dans la problématique de l’autre, ne pas se faire happer par son émotion ».
Une fois par mois, l’ANVP met d’ailleurs en place un espace de parole entre visiteurs, pour permettre à chacun de partager son expérience et de prendre le recul nécessaire.
Les récits qu’on livre à Caroline, les situations dont elle est témoin, peuvent pourtant toucher une corde sensible. « Est-ce que cela me fait de la peine ? Non. Mais je suis dans l’empathie. Ces visites me connectent forcément à l’autre ». Parmi les réalités auxquelles la bénévole est régulièrement confrontée dans le cadre de son bénévolat, la solitude des détenus résonne tout particulièrement en elle.
« Je me suis rendu compte qu’il n’y avait absolument aucune possibilité de se sentir en confiance dans l’univers carcéral pour eux, confie-t-elle. J’étais assez naïve à ce sujet : je pensais que dans l’épreuve, on se soutenait. En fait, c’est du chacun pour soi. Il ne faut faire confiance à personne. Alors peut-être qu’en centre détention, là où certains détenus vont passer 15 ans, des liens se tissent. Mais dans un centre pénitentiaire où ils sont seulement de passage, où le taux de remplissage est de 200 %, on peut deviner à quel point le quotidien est dur ».
Au fur et à mesure de son expérience, le regard de Caroline évolue sur son bénévolat. Celle qui avait décidé de s’y engager « sans attente, et surtout, sans attente de retour » est la première surprise de constater à quel point ces visites lui apportent personnellement. « C’est extrêmement gratifiant. Le sentiment d’utilité, ou même d’être ressource, que j’ai pu expérimenter sur la longueur, justifient largement le temps que j’y passe ».
Elle réalise aussi, avec le recul, à quel point sa vision de la prison et de la justice est aujourd’hui bouleversée. « Ça a changé quelque chose de fondamental chez moi : j’ai pris conscience que ces personnes derrière les barreaux, ça pourrait très bien être nous. C’est tout bête, mais c’est important à avoir à l’esprit ».
La bénévole s’émeut par ailleurs des personnes incarcérées « qui n’ont rien à faire en détention ». « Certaines d’entre elles sont dans une souffrance psychique énorme. L’effet de la prison peut être catastrophique. Je connais deux personnes que la prison a fracassées. Aujourd’hui, socialement, elles ne sont absolument pas en mesure de retrouver un équilibre social. Sont-elles coupables ? Je n’en sais rien. Mais ce que j’ai compris, c’est que ce modèle-là n’avait pas du tout servi à les réinsérer ».
Cette expérience de visiteuse de personne sous main de justice semble avoir progressivement forgé, ou renforcé, une conscience qu’elle ne qualifie pourtant pas de politique. « Je ne suis pas militante. Je n’ai pas d’avis. Je participe peu à la société. Mais pour moi, ce que je fais, c’est un acte citoyen. En passant les contrôles du centre pénitentiaire une fois par semaine, je fais ma part. Et si on peut le faire, on doit le faire bien ».
La psychomotricienne constate également l’impact de ses visites hors les murs de la prison, dans son entourage personnel ou professionnel. « Cela interpelle énormément, à l’échelle sociale, et donne lieu à de nombreuses discussions entre amis ou collègues. Les gens s’interrogent. Cela m’amène donc à expliquer les raisons profondes de mon engagement. En prenant la parole à ce sujet, cela me positionne encore plus, cela ancre encore plus ce choix ».
La matière sensible et parfois douloureuse qu’elle a choisi de porter seule toutes les semaines continue de mûrir son envie d’écouter ceux qui en ont besoin, sans pour autant avoir la certitude de tout ce qui lui est raconté. « Parfois je me dis que, si ça se trouve, ils me racontent n’importe quoi. Je n’en sais rien. Mais j’ai quand même le sentiment qu’on partage un moment de leur vie très authentique ». Car quoi qu’il en soit, le lien entre eux est très fort, assure-t-elle. « Pourquoi très fort ? Parce que c’est parfois le seul qu’ils ont ».
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