
« Au vu et au su du monde entier, les États-Unis subissent une défaite politique » : pourquoi la guerre en Iran marque un « tournant politique dans les relations internationales »

JSS : Quel regard portez-vous sur les négociations entre les États-Unis et l’Iran et le blocage décidé par Donald Trump du détroit d’Ormuz ?
D.B. : Je me réjouissais de l’ouverture de ces négociations, même si on pouvait se douter qu’elles n’aboutiraient pas rapidement en raison des points de vue radicalement divergents des deux parties. Cela allait nécessairement prendre du temps. Malheureusement, J.D. Vance, qui dirigeait la délégation états-unienne, y a mis fin au bout de 21 heures.
On sait qu’il était en contact permanent avec Donald Trump et en contact régulier avec Netanyahu. Ce qui n’est jamais très bon signe. Cela a abouti à ce que le président des États-Unis, qui ne comprend pas grand chose à la diplomatie, lui donne l’ordre de tout arrêter.
Néanmoins, je pense que les négociations reprendront. Le jeu n’est pas terminé. Il faut bien comprendre que les Pakistanais, les Omanais, les Chinois, agissent aussi sur le jeu des négociations, qui va dans le sens d’une nécessaire reprise des négociations entre les deux parties.
Pour faire pression sur les Iraniens, Trump a décidé le blocage du détroit d’Ormuz . Il compte ne pas laisser passer les bateaux qui s’approvisionneraient dans les ports iraniens du Golfe persique. Mais concrètement, ça donnerait quoi ? Imaginons qu’un super-tanker chinois vienne s’approvisionner dans un port iranien du Golfe persique. Il rentre dans le cadre défini par Donald Trump. Comment ferait-il pour l’arrêter ? Oserait-il tirer sur ce super-tanker chinois ou bien l’arraisonner ?
On voit bien qu’entre les foucades de Donald Trump, auxquelles nous sommes malheureusement habitués, et la réalité du terrain, il y a un fossé très important. Il faudra scruter ce qui se passe dans les heures à venir. On n’est jamais à l’abri du pire, surtout dans une situation extrêmement volatile.
Toutefois, sachons raison garder, restons froids. Il y a une semaine, Donald Trump promettait de réduire à néant la civilisation iranienne. Et quelques heures plus tard, il y a eu un cessez-le-feu.
JSS : Dans quelle mesure une reprise des combats en Iran, notamment sur la question du contrôle du détroit d’Ormuz, pourrait avoir des effets sur l’activité économique mondiale, notamment sous l’angle énergétique ?
D.B. : Trump serait tout seul à décider, on pourrait être très inquiets. Heureusement, il y a autour de lui des intérêts économiques et financiers qu’il ne peut pas ignorer. Les marchés pétroliers sont un élément important dans la prise de décision de l’administration Trump. Il n’a échappé à personne que les 40 jours de guerre contre l’Iran ont considérablement affecté les marchés pétroliers et par ricochet l’économie mondiale.
On est dans une situation où on peut considérer que les grands groupes capitalistes font pression sur Trump pour qu’il se calme et trouve un compromis. C’est pourquoi, paradoxalement, une lueur d’espoir proviendrait des marchés financiers internationaux. Et pourtant, je n’ai pas pour habitude de leur faire confiance. Mais pour le coup, ils pourraient jouer un rôle, si ce n’est positif, pas négatif. C’est un facteur à prendre en considération.
Je lis qu’un certain nombre d’économistes ont déjà tiré la sonnette d’alarme. Ils considèrent que cette crise, initialement pétrolière, a des conséquences sur de nombreux secteurs de l’économie, et que cela risque d’induire une crise économique internationale qui sera plus violente que celle de 1973. C’est pourquoi ceux qui détiennent les capitaux peuvent tenter de siffler la fin de la partie.
Enfin, il ne faut pas oublier que les États arabes du Golfe, qui étaient contre le lancement de cette guerre, n’ont pas été écoutés par Donald Trump. Ils ont été affectés dans leurs intérêts économiques et matériels.
Par ailleurs, nous savons qu’ils ont beaucoup investi aux États-Unis. Ils peuvent faire pression sur Trump, en menaçant de retirer une partie de leurs avoirs aux États-Unis. Pour mémoire, les Saoudiens ont investi 5 milliards de dollars dans les fonds gérés par Monsieur Kushner, le gendre de Trump. C’est un élément qui peut calmer les ardeurs guerrières de Trump.
Ce qui contrebalance ça, c’est l’attitude d’Israël et de Netanyahu qui, comme un sauvage, veut continuer jusqu’au bout, et qui influence négativement Donald Trump. Qui remportera le bras de fer ? Je pense, quand même, que les intérêts économiques et financiers sont plus importants que les velléités génocidaires de Benyamin Netanyahu.
JSS : Les négociations sont basées sur le plan de paix iranien : quel message cela envoie-t-il ? Quels effets cela peut-il avoir sur l’influence des États-Unis dans le monde, et sur la stabilité géopolitique du Moyen-Orient ?
D.B. : Les points présentés par l’administration Trump et par la partie iranienne sont contradictoires. C’est classique dans un jeu de négociation. On part de très loin pour parvenir à un compromis. Or, Trump, dans son logiciel personnel, n’accepte pas le compromis. Tout doit se faire à ses conditions.
Ce qui est important, c’est que les Iraniens ont été en situation de présenter leurs points à négocier car eux sont dans une logique de négociation. Cela prouve bien qu’ils ne sont pas battus. Jamais dans l’histoire un pays battu pose ses conditions pour l’ouverture des négociations. Mais sont-ils les vainqueurs ? Militairement, non, même si on a tous été surpris par les capacités de résistance, de résilience des Iraniens. Ils ont subi des coups très durs. On en évaluera l’importance dans les prochaines semaines.
40 jours de bombardements états-uniens et israéliens, cela fait des dégâts à tous les niveaux. Des bâtiments militaires, économiques, culturels, des monuments, des mosquées millénaires ont été frappés. Plus de 50 universités ont été ciblées. On voit bien la volonté de destruction des États-uniens et de leurs partenaires Israéliens. Mais les Iraniens ont résisté, en portant des coups indéniables contre Israël d’une part, ce qui est nouveau, puis contre les États arabes du Golfe.
« Depuis le 28 février, les États-Unis ne parviennent pas à imposer leur point de vue »
Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS
Les Iraniens ne sont pas vaincus politiquement. Le régime a connu une réorganisation interne. Les dignitaires religieux ont désormais moins de place et ce sont les Gardiens de la révolution qui tiennent les manettes. Ces derniers sont probablement des négociateurs plus durs que les hiérarques religieux. C’est un échec total de la part de Trump, quoiqu’il puisse claironner.
Maintenant, qu’en est-il des consequences ? C’est compliqué, mais je pense que nous sommes à un tournant politique dans les relations internationales. On assiste, depuis quelques années, à une désoccidentalisation du monde. Les puissances occidentales n’ont plus le monopole de la puissance. Pour moi, c’est une excellente nouvelle.
Et depuis le 28 février, les États-Unis, indépendamment de leur puissance militaire, ne parviennent pas à imposer leur point de vue, et un pays affaibli par le jeu des sanctions depuis des années est en situation de ne pas céder à l’agression américano-israélienne.
C’est d’une importance considérable, parce que les États du Sud vont retenir la leçon. C’est-à-dire que les États-Unis et leurs partenaires occidentaux ne peuvent plus imposer leur loi. On est dans une situation de rupture qualitative dans les relations internationales. Au vu et au su du monde entier, les États-Unis subissent une défaite politique.

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